Le trio gagnant

Voilà le titre de l’article qui a paru dans la revue France Catholique. Les propos recueillis par Paul Giraud présentent bien ma réflexion personnelle concernant ma participation au Congrès Mission qui a eu lieu du 28 au 30 septembre dernier. Je vous propose la lecture intégrale de cet article.

 

Mission : le trio gagnant

propos recueillis par Paul GIRAUD

ENTRETIEN AVEC LE PÈRE MARIO SAINT-PIERRE

In : France Catholique, no 3603, 12 octobre 2018, p. 20-21.

Dans la prolongation du Congrès Mission, qui a eu lieu à Paris du 28 au 30 septembre dernier, le prêtre québécois Mario Saint-Pierre, accueilli à Toulon, présente ses propositions pour un renouveau missionnaire en France, en particulier dans les paroisses. Il a notamment participé à la réunion confidentielle de nombreux prêtres, en amont du congrès.

Quelle est votre originalité en matière de mission de l’Église ?

Lors du Congrès Mission, j’ai été invité à animer un atelier sur l’aide aux équipes pastorales, et aux leaders chrétiens de manière plus générale. J’emploie le terme de « processus de vision » pastorale. Cela peut surprendre, mais cette expérience est bien décrite dans le livre de Néhémie dans la Bible. Dieu demande à Néhémie de quitter Suse, la capitale perse de l’époque, pour se rendre à Jérusalem et en reconstruire les murs. Dans les six premiers chapitres, Néhémie témoigne de ce processus : d’abord il accueille la vision, qui n’est donc pas la sienne, puis la définit, la traduit dans le contexte d’alors, et ensuite il s’efforce de la communiquer. Avant de la mettre en oeuvre, malgré toutes les résistances.

Parler de « vision pastorale » aujourd’hui veut dire qu’on en manque ?

En 18 ans, j’ai animé de nombreuses sessions de formation pour aider les prêtres et les leaders chrétiens à appliquer ce processus de transformation missionnaire. J’ai vu de nombreux coeurs touchés par cette réalité biblique et je peux témoigner des fruits dans son application.

Vous utilisez le terme leadership, issu du monde de l’entreprise et anglophone. Comment cela est-il accueilli ?

Sans aucun problème. Pour le Québécois que je suis, habitué à préserver la pureté de la langue française, c’est même une surprise de voir l’usage abusif qui est fait chez vous de termes anglais. D’autant qu’ils pourraient facilement être traduits par des mots déjà existants, ou par certains néologismes plus adaptés à l’oreille française. Par exemple au Québec on ne dit pas week-end, mais « fin de semaine », non pas email mais « courriel », etc. Le problème avec le mot leader est que, contrairement à ce qu’on peut penser, il n’y a absolument aucun équivalent français du point de vue du sens. Ni un chef, ni un responsable ou un entraîneur, un leader ne désigne ni une fonction ni un poste d’autorité. Il signifie essentiellement un comportement, une qualité relationnelle qui s’acquiert et se développe.

Ce mot de leader désigne la personne qui a la capacité d’influencer un groupe, pour l’entraîner à atteindre un objectif. Dans le contexte chrétien, le leader sera celui qui reçoit de Dieu une vision pour entraîner le peuple dans l’accomplissement du dessein bienveillant du Père. Dans la Bible et l’histoire de l’Église, les exemples ne manquent pas. Néhémie n’était ni chef, ni prophète ni prêtre. En tant que « laïc », il a su accomplir la vision que Dieu avait déposée dans son coeur. Tout ce que nous savons de lui est qu’il était échanson du roi Artaxerxès. Et pourtant, il a su entraîner le peuple d’Israël.

Concrètement, comment aider les prêtres et les laïcs à développer cette attitude ?

J’ai vécu l’expérience de la conversion pastorale en 1996, quand j’ai découvert les Cellules paroissiales d’évangélisation. Je venais de terminer un doctorat en théologie sur la pensée du père Hans Urs von Balthasar. Et j’ai senti l’appel à mettre mon charisme de théologien au service de la mission. Depuis plus de vingt ans, je réfléchis sur ce thème. Je découvre de nouvelles approches d’évangélisation, je donne des formations, j’écris sur le sujet. Il s’agit d’un vaste chantier de réflexion sur nos pratiques missionnaires dans un contexte où les défis sont énormes.

Depuis quelques mois, avec une équipe de trois curés et de deux laïcs, nous avons travaillé à la mise en place d’un programme de formation inédit, que j’appelle « l’écosystème pastoral ». Une association a été créée en mai 2018 et est abritée par le séminaire provincial de Lyon. Réseau de prêtres et de laïcs engagés dans le renouveau missionnaire de l’Église, il a pour but de les aider à redécouvrir et à développer leur aptitude à la mission. Son fondement est qu’il s’inspire directement de la parole de Dieu, comme source principale de la réflexion et de la pratique pastorale.

Quelle est votre pédagogie ?

Nous avons développé une approche originale : le trio d’apprentissage. La pédagogie du trio est le fruit de vingt ans de recherches et d’expérimentations. Elle s’appuie sur une compréhension biblique et théologique de l’Église en croissance. Vous êtes-vous déjà posé la question : Pourquoi le Christ a-t-il commencé seulement par trois disciples ? Il y a 2,2 milliards de chrétiens dans le monde aujourd’hui. Tout a commencé par un homme, il y a 2 000 ans. Inspiré par son Père, il a invité trois puis douze personnes à devenir disciples et missionnaires, par un contexte fraternel vécu durant trois ans. Il les a appelés, enseignés, accompagnés, formés pour qu’ils puissent mettre en pratique sa Parole. Il les a invités à une relecture de leur expérience, à rendre compte de ce qu’ils avaient vécu.

Un jour, après son départ vers le Père, ils ont suivi son exemple et sa pédagogie. Et ils ont vu le miracle s’accomplir : celui de la multiplication des disciples et de communautés chrétiennes missionnaires…

Comment cela s’applique-t-il aujourd’hui ?

Le trio est constitué de trois prêtres ou laïcs, qui se rencontrent dans un cadre convivial, pour apprendre ensemble. Chaque parcours dure de quatre à six mois. L’écosystème pastoral offre un enseignement biblique sur une plate-forme internet, propose une mise en pratique dans son milieu de vie ou sa paroisse, et invite à une relecture en trio. C’est constructif et stimulant, avec un planning de rencontres bien structuré.

Pour comprendre la valeur de cette expérience du trio, j’aime citer le livre de Qohélet qui affirme : « La corde à trois fils se rompt difficilement » (Qohélet 4, 6). Oui, ce n’est pas pour rien que Jésus, avant d’instituer les Douze, a appelé trois disciples sur le bord du lac… C’est ce que nous découvrons à travers cette expérience qui a fait la preuve de sa fécondité apostolique !

Vous avez développé plusieurs parcours. Où en êtes-vous ?

En 2017-2018, trente prêtres, huit diacres du séminaire de Lyon et des laïcs de quatre pays ont vécu cette transformation missionnaire. Nous leur avons proposé deux parcours en trio, sur la vision pastorale et le développement du leadership. Pour cette année, nous proposons trois parcours, fondés sur les figures bibliques de Néhémie, pour développer une vision, celle du patriarche Joseph (Genèse 30-50), pour comprendre comment le Seigneur s’y prend pour développer d’une manière unique et originale le leadership de pasteur ou de laïc chrétien. Et enfin celle de Jéthro dans le livre de l’Exode (18), pour apprendre à déléguer.

Que retenez-vous du Congrès Mission ?

C’est un fait, le réveil missionnaire est à l’oeuvre. Ce n’est pas une mode. Il était visible lors de ce grand événement qui a réuni plus de 3 500 personnes. Ce réveil est appelé à durer, à se développer et à susciter encore plus d’initiatives et de créativité missionnaires. J’ai participé à la rencontre des prêtres le vendredi après-midi avec plus d’une centaines de confrères. Nous avons entendu le témoignage du pasteur Andy Buckler sur l’implantation d’églises et des pères Benoît Moradei et Hugues Jeanson sur le renouveau des paroisses. Là aussi, nous constatons que, du point de vue des responsables de l’Église, le réveil missionnaire est à l’oeuvre. Le coeur des pasteurs s’ouvre à cet appel prophétique d’une Église qui apprend à se concentrer de plus en plus sur sa mission la plus fondamentale et la plus essentielle : l’évangélisation.

Pour découvrir l’Écosystème pastoral et les formations proposées, visitez le site internet : www.ecosystemepastoral.org